Skip to Content

Jeudi 6 Avril 1933

Je suis allée ce matin, aux musées du Capitole où il y a des sculptures et des tapisseries splendides. La fameuse louve de bronze qui nourrit les jumeaux est imposante et majestueuse. Dans l’escalier qui descend sur la place de Venise, la louve vivante, symbolique, tourne en rond, sans arrêt, dans sa cage de fer où les badauds viennent la regarder. Â côté d’elle l’aigle a l’air bien triste aussi.
La Vénus du Capitole, l’Enfant à l’oie, l’enfant aux serpents et tant et tant de splendeurs que l’on contemplerait des heures entières.
Mais il faut quitter la colline du triomphe ; je monte auparavant jusqu’à l’Ara Coali si pieux et j’admire les grands escaliers de marbre qui descendent vers le Théâtre de Marcellus. Du côté du Forum, la vue est très belle. Â mes pieds le sentier abrupte qui prolonge la voie sacrée et que le triomphateur gravissait sur son char, escorté par les vaincus. Je pense à Vercingétorix suivant César. Et tant de généraux orgueilleux foulèrent ce sol glorieux, enivrés de leur gloire. Ce passé est plutôt triste et je redescends lentement le Capitole.
Voici la Prison Mamertine où tant de prisonniers fameux furent enfermés dont les corps ensuite ont passé dans le Tibre par la sinistre Cloaca Maxima. Je suis toute seule et le gardien a refermé la porte derrière moi. Un grand escalier de pierre conduit dans une sorte de grande salle voûtée où les grosses dalles suintent d’humidité. Le lieu est sinistre, obscur, le plafond bas. Je descends encore par un petit escalier tournant et j’arrive dans le lieu consacré qui fut la prison de St Pierre et St Paul. Un simple autel de bois dans le fond que la voûte très basse touche presque. Dans un coin la source jaillie miraculeusement avec laquelle les apôtres baptisèrent leur geôlier, coule toujours depuis 19 siècles. Cet endroit est émouvant et pieux ; j’y reste longtemps et je me sens pénétrée de cette atmosphère douloureuse et mystique.
Le plein soleil m’éblouit en sortant de ce caveau demi-obscur. J’entre encore dans la petite église souterraine contiguë à la prison. La voûte est très basse et repose sur des piliers ronds. Des draperies rouge et or donnent à ce petit sanctuaire l’apparence d’un lieu funéraire paré pour le repos éternel. Un prêtre dit la Messe ; quelques fidèles sont agenouillés et prient avec ferveur. Cette petite église est si pieuse et si recueillie ; il fait bon prier là.
Je descends ensuite sur le Forum. Le soleil est éblouissant. Je m’assieds sur une pierre blanche débris d’un temple écroulé et je rêve à tous les hommes qui ont passé ici, à tous les empires qui ont laissé après eux tant de ruines. Ce lieu fut le témoin de tant de choses. Et que reste-t-il de ces grandeurs ? Des pierres que le soleil brûle et des souvenirs qui vivent dans la mémoire des hommes.

L’après midi nous nous sommes rendues à pied à St Pierre en passant par les vieilles rues du Centre de Rome. Je ne me lasse pas de ce quartier si pittoresque, de ces vieilles maisons délabrées et sales, brûlées par le soleil, de ces enfants pouilleux et à demi-nus qui se battent et s’amusent devant leurs mères assises sur le pas de leurs portes, leurs fichus sur la tête, qui causent ou tricotent avec la tranquillité indolente des peuples du Midi. Ce peuple italien est misérable, mais il vit de peu, insouciant et gai. Et la compression politique, du fascisme, et les prétentions de Mussolini à faire un peuple de soldats de ce peuple et artistes me fait sourire ici. … Pourtant les agents de police circulent partout leur bicorne noir sur la tête et tous les bambins le jeudi portent le costume noir et bleu des Babillas. L’ordre règne, au prix de quelle armée de fonctionnaires cela importe peu. Mais je me demande si l’on arrivera à faire de Rome une ville moderne et des Italiens, un peuple discipliné. En attendant le jour très éloigné je l’espère où le métro traversera les Catacombes, je préfère infiniment ces vieux quartiers pittoresques tellement représentatifs des villes du Midi, aux splendeurs des nouvelles avenues macadamisées où défilent tous les jours, drapeau fasciste en tête, les groupements civils ou militaires en grand uniforme.

La place Farnèse que nous traversons est une des plus curieuses de Rome avec son pavé inégal, ses fontaines et le vaste palais où habite notre ambassadeur. Après une longue flânerie sur les quais du Tibre, nous entrons à St Pierre à 3h ½ pour assister à l’Heure Sainte qui commencera à 5h ½. Selon la couleur de nos cartes, on nous parque entre des haies de gendarmes. Â l’ouverture des portes c’est une ruée de la foule, une bousculade incroyable et cocasse. Tout le monde court, les bonnes sœurs et les dames en mantilles de dentelle, les grands séminaristes allemands rouges, les vieux Messieurs et les jeunes filles voilées de blanc. C’est à qui arrivera le premier et la politesse ici n’est pas de mise. Je prends aussi le pas de course et non sans peine je me glisse dans la basilique sur un banc derrière la Confession. Des grosses Italiennes parlent bruyamment à côté de moi ; un murmure sourd monte de la foule. Au bout d’un long moment d’attente des hurlements éclatent. Le pape arrive. J’entends la pure sonnerie des trompettes d’argent. Et pour la première fois de ma vie je vois le pape arriver, sur la Sedia portée sur les épaules des gardes-nobles. Très majestueux, le pape bénit de sa main levée la foule qui hurle, trépigne, applaudit en agitant mouchoirs et chapeaux. Le spectacle est vraiment unique et impressionnant. Le défilé des magnifiques uniformes, les gendarmes, géants rouges qui assurent le bon ordre, les cris qui couvrent les orgues, les cardinaux et évêques revêtus de leurs costumes de cérémonie et au-dessus de tout cela la blanche silhouette du pape, si calme au milieu de ce brouhaha. Â peine la Sedia est-elle posée sur le sol que le silence le plus complet tombe soudain sur la foule. Le pape s’agenouille au pied de l’autel et prie. Un cardinal monte en chaire et parle longuement avec des gestes et des éclats de voix. Les chants sont splendides. Je ne perds pas des yeux le Pape que je vois de dos, immobile. Pour qui prie-t-il ? Quelles angoisses et quelles responsabilités écrasent ces épaules d’homme. Le Pape a demandé pendant le jubilé des prières à son intention. De combien de grâces a besoin le chef de l’Église ?
La foule entonne d’une seule voix le Tantum Ergo puis le Pape monte lentement les marches de l’autel pour donner la Bénédiction du Saint Sacrement. Le silence est impressionnant. Mais aussitôt le Pape remonte sur la Sedia, les vivats éclatent. Comme cette dévotion italienne est curieuse !
Je suis prise dans l’effrayante bagarre de la sortie et je pense un moment ne jamais pouvoir sortir de cette cohue. Enfin me voici sur le Place St Pierre noire de monde. Je m’accroche à un tram bondé et regagne mon couvent à la nuit noire après une course folle le long du Tibre endormi.



Dr. Radut | page