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28 mars 1933 – mardi

Je suis entrée dans Rome presque sans m'en douter. Le train quitte la triste campagne romaine et pénètre dans la Ville Éternelle en longeant les murs qui formaient l'enceinte de la ville au temps de Vespasien. Brusquement je comprends que je suis à Rome. Il est 9 heures, le matin est clair ; on aperçoit quelques dômes, celui de St Pierre se détache tout de suite.

Le quai banal d'une grande gare. L'affairement et le désordre des foules du Midi. L'amusement d'essayer de se faire comprendre et de compléter toutes ses phrases par des signes. J'ai vraiment compris que j'étais en Italie lorsque j'ai aperçu à Vintimille la plume noire d'un birsaglière et que j'ai essayé en vain de me faire indiquer la boîte aux lettres par un « gacchino » : un chauffeur de taxi, l'air bougon, charge nos valises. Nous filons vers St Jean de Latran dont les statues monumentales ferment l'horizon. Je regarde autour de moi avec curiosité. Je suis tout de suite étonnée de l'ordre et de la propreté de la ville et du nombre imposant des agents de police. Plusieurs fascistes en grand uniforme passent, arrogants. Mais nous quittons rapidement les quartiers modernes et nous pénétrons dans la Rome antique. Voici la masse imposante du Colysée, nous longeons le Forum. Une délicieuse petite place dite della Bocca della Verità ornée de deux temples, l'un rond, l'autre rectangulaire et d'un majestueux arc de triomphe et nous longeons le Tibre aux eaux lentes et jaunâtres.

Je suis arrivée à la petite villa de l'Aventin où je dois passer mon séjour à Rome. La fenêtre de ma chambre donne sur le Tibre, en face le Janicule, au fond les monts de la Sabine, très bleus. Je vais tout de suite faire connaissance avec le jardin, fouillis d'arbustes qui escalade la colline jusqu'au pied de Ste Sabine. De la dernière terrasse, je découvre la brillante coupole de St Pierre et les arbres sombres des jardins du Pincio sur lesquels se détachent les deux clochetons pointus de la Trinité des Monts.

Au-dessous de moi les deux petits temples que j'ai aperçus tout à l'heure et les eaux paresseuses qui ont vu sur leurs bords, passer et disparaître tant de générations d'hommes. Voici donc Rome ; un peu d'angoisse me rend muette. J'ai tant désiré connaître l'Italie et fouler la terre de cette ville dont les destinées se perdent dans la nuit des âges. Et maintenant je suis écrasée par le poids de toutes ces races qui ont connu ici avant moi la douleur, l'effort, la lutte. L'air de Rome est saturé d'humanité et il semble que de la terre monte lentement vers moi et m'enveloppe l'armée immense de tous ceux qui m'ont ici précédée …

Je me suis depuis longtemps promis de commencer par connaître le Forum afin de pénétrer tout de suite au coeur du peuple qui a fondé cette ville et qui l'a rendue illustre. L'après midi est grise. Je m'arrête un long moment dans la rue qui passe au pied du Capitole. Devant moi l'étendue du Forum fermée par la masse imposante du Colysée. Je cherche à m'orienter à travers ces ruines qui furent des temples, des rues, des constructions grandioses le siège d'une activité fiévreuse. Il n'en reste plus que des fragments, mais ces pierres crient encore la gloire du peuple géant qui les a amenées ici. A mes pieds, les rostres qui ont vibré sous l'éloquence brûlante de Cicéron. Les souvenirs m'arrivent en foule, je revois les procès fameux, les scandaleuses plaidoiries, les réquisitoires passionnés. J'entends les hurlements de la foule ivre de soleil et de passion, massée sur les larges dalles de la voie sacrée qui acclame le vainqueur et traîne l'adversaire dans la boue. Des têtes sanglantes ont été posées là … Il reste dans ces ruines un frémissement de vie, un écho de ce bruit qui a traversé les âges.

A droite l'élégant arc de Titus, puis les fameuses colonnes du temple de Castor et Pollux. Le fragment très blanc du temple rond de Vesta. Et, de tous côtés, de sveltes colonnes qui s'élèvent majestueuses ou gracieuses, infiniment évocatrices d'un passé de grandeur et de poésie. Depuis combien de temps sont-elles là, toute droites, évoquant dans la mélancolie de leur ruine, le passé où elles bourdonnèrent de vie frémissante ?

Je descends lentement pour pénétrer dans le Forum, Je foule à mon tour ces pierres qu'ont foulées tant de pas. Je m'arrête longuement dans la délicieuse Maison des Vestales avec ses bassins ronds et carrés et ses nombreuses statues. Trop de piédestaux sont vides, trop de statues mutilées par le temps ou la main sauvagement dévastatrice des hommes. Mais il reste de ce monde détruit assez de débris pour permettre à l'imagination de reconstituer le passé. Je rêve longtemps assise au bord du petit bassin qui reflète depuis des générations le ciel de Rome. Combien de Vestales à la tunique immaculée se sont assises ici ? Laquelle a planté ces rosiers ? Laquelle a recueilli l'eau de pluie dans la vasque immobile ? Un défilé d'ombres blanches passent devant moi qui dira les secrets douloureux ou paisibles que ces murs de pierre gardent jalousement ? Le sourire énigmatique d'une statue de marbre évoque à mes yeux les sinistres histoires des Vestales souillées qui allaient expier leur faute dans le tombeau de la Via Appia …

Je fais lentement le tour du Forum. Deux colonnes brisées d'un rose tendre me font penser à la vie trop brève d'un petit enfant.

Puis je gravis les pentes du Palatin, monstrueux palais des Césars envahis par une végétation puissante plus forte que la mort et, du haut de la terrasse je jouis de la magnifique vue sur Rome. A mes pieds les petits bassins de la Maison des Vestales.

Lentement je gagne le Colysée, sépulture immense de la Rome païenne, tout imprégnée du sang des martyrs. Cette énorme construction m'écrase de sa masse et je frissonne en évoquant la foule hurlante et avide massée sur les gradins et dans l'arène le sang des gladiateurs et des chrétiens. Au centre une simple croix de bois, ce lieu témoin de monstrueux spectacles est à jamais sanctifié par la mort des victimes triomphantes. Je parcours les énormes cavités, autrefois prisons de bêtes féroces, les souterrains d'où l'on faisait sortir les captifs. Ici toute la splendeur du passé est bien mort, et c'est l'envers d'une civilisation trop raffinée qui est enterrée là ...

En revenant lentement à travers le Forum, j'entre à Ste Françoise Romaine, bâtie sur les ruines d'un temple. L'ensemble très italien, me déçoit quoiqu'il soit gracieux. Le plafond est plat, surchargé de dorures et de tentures.

Je regagne le Tibre paresseux et j'entre à Ste Maria in Cosmedin après avoir longuement admiré le délicieux petit porche aux deux colonnes surmontées d'un chapiteau triangulaire. Sous le porche la monstrueuse figure à la bouche largement ouverte ; je mets la main dans cette Bocca della Verità qui doit selon la tradition se refermer en emprisonnant le menteur.

L'intérieur de cette petite église m'enchante, construite sur les ruines d'un marché romain, elle est un vrai bijou de simplicité et même de pauvreté. Le toit plat est en bois ainsi que les tables des autels, posées sur un gros pied rond en pierre. Les fenêtres romaines, très petites ne laissent passer qu'une pauvre lumière, Les voûtes des piliers très basses sans aucun ornement. Deux petits ambons avec quelques mosaïques, le plancher est aussi orné de mosaïques. Et tout cela est si calme, si pauvre et si pieux. Une pauvre femme, un mouchoir sur la tête est agenouillée sur la dalle. Je suis pénétrée de toute cette humilité et je voudrais retrouver dans mon coeur la ferveur silencieuse de ceux qui ont élevé à la Vierge de Nazareth ce petit sanctuaire des premiers siècles.
Lentement je sors de cette adorable petite église ; j'y reviendrai. Tout de suite à ma gauche une allée pierreuse, bordée de jardins, grimpe à Ste Sabine. L'église est fermée à cette heure tardive mais je m'arrête longuement dans le délicieux petit jardin qui la précède et domine la villa Santa Caterina et ses allées touffues. Le coucher de soleil sur le Janicule est admirable. La colline dominée par des cyprès qui se détachent sur les montagnes bleues de la Sabine, la coupole de St Pierre, la Trinité des Monts et la masse sombre du Pincio sont éclairés par la lumière rouge du couchant. Les soirs de Rome ont une douceur calme … il monte de la ville qui s'endort le parfum des siècles écoulés. Et les couleurs de Rome qui, du rose au gris, passent par la gamme triomphante des rouges et des jaunes, prennent dans la nuit qui commence des tons tendres et mystérieuses.



Dr. Radut | page