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Vendredi 21 Avril 1933

Départ de Rome par la pluie. Triste départ, tristes adieux ; nous avons grand peine à nous frayer un chemin jusqu’à la gare à cause des barrages établis dans toutes les rues pour la fête fasciste qui a lieu aujourd’hui. Parties à 8 h de Rome, nous n’arrivons à Assise qu’ à quatre heures du soir. Le trajet est très joli, nous passons à Pérouse que nous apercevons accrochée à flanc de coteau et dominée par son clocher pointu. Les paysages d’Ombrie sont d’une exquise douceur : les prairies sont d’un vert tendre et les collines toute bleues dans une lumière transparente, sourire du soleil après la pluie. Voici Assise, perchée, elle aussi au sommet d’une colline et dominée par l’énorme bloc de pierre de la Rocca. Les maisons se serrent les unes contre les autres et j’aperçois à gauche le couvent de St François et la flèche de la basilique. La gare est au fond de la vallée : il faut monter jusqu’à la ville dans une vieille calèche traînée par un cheval poussif qui nous dépose près d’une des anciennes portes de cette petite ville encore entourée de ses remparts : la porte San Pietro. Nous trouvons un logement dans le pauvre couvent des Collettines qui nous envoie comme guide et commissionnaire un vieux domestique, sale et hirsute qui a fait vœu de pauvreté et distribue à ses frères les miséreux tout ce qui lui appartient. Que voilà bien Assise ! Je pense aussitôt à Joergensen qui n’a pas pu quitter la terre de St François et à tous ceux qui ont senti ici l’appel de la sainteté.

Nous partons tout de suite pour St Damien. Je fais connaissance avec Assise qui a gardé tout son caractère médiéval, avec ses rues tortueuses, ses voûtes basses, ses petits escaliers de pierre qui tournent et se perdent dans la profondeur des maisons. Des pots de fleurs sont accrochés à chaque fenêtre et égaient cette petite ville tout en montées et en descentes. Une atmosphère de piété extraordinaire règne ici ; le mysticisme est dans l’air mêlé aux émouvants souvenirs du Poverello et de ses compagnons.
 travers la campagne humide nous gagnons le pauvre couvent de San Domiano. La petite église, si sombre qu’il faut un moment pour distinguer quelque chose, se compose d’une seule nef très basse, aux voûtes enfumées, meublée d’un pauvre autel et de quelques bancs de bois rongés par le temps. Un moine franciscain nous montre le Christ de bois qui prend selon l’angle sous lequel on le regarde l’expression de l’agonie, de la mort et de la béatitude. Puis il nous conduit dans un joli petit cloître roman, d’où l’on peut apercevoir par une fenêtre (la clôture est très stricte ici) le réfectoire des moines, ancien réfectoire de Ste Claire et de ses Sœurs, aux voûtes surbaissées, aux longues tables de bois : sur l’une d’elles un vase de leurs marque la place de Ste Claire.

Derrière de chœur, des stalles et des pupitres de bois où les Sœurs autrefois les Frères aujourd’hui qui les ont remplacées à cause de l’isolement du couvent, chantent l’office. Une inscription gravée rappelle aux chrétiens le moyen de trouver la joie parfaite. Une petite niche étroite dans laquelle St François s’est caché dit-on pour échapper aux poursuites de son père lorsqu’il eût été porter dans ce pauvre couvent, l’argent des draps vendus, contient une très ancienne fresque du saint en costume de page.
Par un petit escalier tortueux nous montons jusqu’au petit jardin suspendu de Ste Claire où St François aveugle et mourant a composé son admirable cantique au soleil. Le petit coin est rempli de fleurs et domine toute la vallée. Le vieux moine nous montre des reliques ayant appartenu aux Saints et nous fait tinter l’ancienne petite cloche d’argent du couvent dont le son est d’une exquise pureté.
Encore plus haut nous trouvons la pauvre salle vide et froide où Ste Claire mourut : une porte s’ouvre dans le mur qui donnait anciennement sur le pont-levis. C’est de là que Ste Claire mit en fuite les Sarrazins en leur présentant le Saint Sacrement. Tout cela est simple, pauvre et touchant. On montre encore dans la chapelle la lucarne où St François venait en cachette entendre la Sainte Messe et celle par où Ste Claire a pu embrasser les mains de son ami dont on lui a apporté le corps après sa mort. Que de souvenir dans ce lieu bénit et quelle humilité :

 travers les prés tout humides de pluie (car les nuages sont arrêtés au-dessus d’Assise par les montagnes) nous remontons jusqu’à la grande place qui domine la vallée et nous entrons à Ste Claire ; l’Église est très simple, blanchie à la chaux et soutenue extérieurement par d’énormes arcs-boutants. Dans la Crypte, nous voyons le tombeau de Ste Claire où plutôt son corps lui-même, conservé intact à travers les siècles et recouvert d’un léger réseau métallique. L’Église garde aussi pieusement le Crucifix miraculeux de St Damien qui a ordonné à St François de relever sa demeure en ruines. Sur un mur de l’Église, une vieille fresque de la Sainte Vierge.
La vue sur la vallée d’Assise où serpente un petit ruisseau et que ferment dans le lointain les collines bleues de l’Ombrie, est ravissante à cette heure du soir. Nous errons dans les pittoresques petites rues et nous entrons à la Chiesa Muova, construite sur la maison même de St François. Un moine nous montre la porte de l’étable dans laquelle la Mère du Saint s’est rendue sur les conseils d’une mendiante pour pouvoir mettre au monde son fils. Puis l’étroit cachot où le père Bernardone enferma son fils rebelle ; une statue représente le jeune homme chargé de chaînes et à genoux dans sa prison. Peut-être cette mise en scène est-elle un peu italienne, mais ici l’esprit critique est bien déplacé et il est exquis de se laisser aller à l’émotion des souvenirs …
Il faut rentrer au couvent. La salle à manger blanchie à la chaux, le pauvre dîner, les couverts de fer et les assiettes ébréchées ne déparent pas le lieu de la sainte pauvreté.
Nos chambres sont exquisément calmes malgré la pluie qui bat les vitres …



Dr. Radut | page