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Samedi 22 Avril 1933

Et le matin, on se réveille au son des cloches. Toutes se répondent, se mêlent, s’entrecroisent dominées par le grave bourdon du couvent. Dès 5h du matin, on participe ainsi à la vie religieuse. De bonne heure nous montons jusqu’au Couvent pour assister à la Messe dans la Crypte sur le tombeau même de St François. L’endroit est très sombre, très pauvre, très recueilli : l’assistance communie à genoux sur les marches de l’autel.
Nous visitons ensuite San Pietro, tout près du couvent, jolie église romane, pieuse et calme. Puis nous retournons à St Francesco pour visiter plus en détail les trois églises superposées. L’Église Supérieure est ornée des admirables fresques de Giotto : j’aime surtout celle de St François parlant aux oiseaux si naïvement mystique. L’Église s’ouvre sur une prairie qui grimpe jusqu’à la Porte St Jacques, percée dans les anciens remparts. C’est une vieille porte médiévale qui conduit dans une de ces exquises vallées d’Ombrie où l’on imagine si bien le Poverello prêchant et parlant à Dieu. Nous suivons jusqu’au petit cimetière d‘Assise, accroché à flanc de coteau, une route blanche bordée de cyprès taillés et dominée par la saillie de la Rocca. Au loin quelques maisons dont les cheminées fument, un ruisseau, de vertes prairies. Le soleil est très doux et toutes les choses sont exquisément calmes.
Nous retournons lentement à St Francesco pour visiter l’Église inférieure. Le chœur est entièrement tapissé de fresques de Giotto, de Cimabue, de Simone de Martino dont la Ste Claire est si célèbre. L’humidité efface lentement ces peintures aux couleurs très délicates. J’admire longtemps le St François si ravagé par les macérations de Giotto et la Vierge entourée de St Jean et de St François.
 travers le dédale des petites rues d’Assise, on fait à chaque instant la trouvaille d’une vieille fontaine, d’un escalier qui s’enfile sous une voûte, d’une échappée sur la campagne. De vieilles femmes aux mouchoirs de couleur conduisent à travers ces ruelles en pente les petits ânes d’Assise chargés de leurs deux bâts, aux poils rudes, aux jambes fines. Tout ici est vision de peintre et de poète et je comprends si bien ceux qui ayant connu et aimé Assise, ne peuvent plus s’en éloigner.
L’Église de St Rufin nous attire par sa vieille façade et son vieux portail ogival. L’intérieur malheureusement est repeint et décoré. Nous allons voir les fonts baptismaux où, le même jour, étaient conduits St François et Ste Claire. Tout près de cette vieille place irrégulière qui précède l’Église, le temple de Minerve dans lequel on a fait une petite église avec une très jolie tour.
J’ai tant aimé aussi les Carceri. Une route pierreuse et aride, qui longe le flanc du Subioco et du Subasio, conduit à ce petit ermitage, une des premières résidences des Frères. Pendant une heure et demie nous suivons cette route de montagne laissant derrière nous Assise, dominée par la Rocca qui semble monter plus altière à mesure que nous nous éloignons. Par une vieille porte, percée dans les remparts massifs, nous sommes sorties dans cette campagne calme d’Ombrie aux oliviers d’argent dans les prés vert tendre. Â mesure que nous nous élevons nous dominons mieux la vallée aux ombres violettes fermée par les montagnes bleues. Le temps est très doux et la lumière brouillée par ces nuages qui traînent si souvent sur les flancs du Subasio. Nous nous arrêtons devant une petite chapelle fermée et plus loin auprès d’une pauvre ferme où jouent des enfants déguenillés. La route monte toujours, blanche et pierreuse, sans un arbre. Et soudain, à un tournant, voici une forêt qui s’étend jusqu’au fond de la vallée et le bruit d’une cascade. Nous nous hâtons par un petit chemin marqué d’une vieille niche de Saint ! Voici la porte en bois du couvent : nous entrons et je pousse un cri d’admiration. Accrochée au rocher qui descend à pic au fond de la vallée une étroite terrasse de pierre au milieu de laquelle se trouve deux vieux puits, soutient les bâtiments de l’ermitage : une humble chapelle et deux ailes de logis qui menacent ruine. Dans la chapelle, étroite et basse, les vieux bancs craquent de toutes parts. Un vieux moine vient nous servir de guide. De la terrasse la vue est vraiment féérique et le lieu est si mystique et si calme. Mais à travers une trappe nous descendons lentement sous terre, au cœur du rocher. Dans cette grotte souterraine, presque entièrement obscure, St François vécut de longues heures dans la plus solitaire des retraites. Le lieu est humide, étroit et glacé, retraite du mysticisme le plus absolu. Nous remontons lentement et surplombons de la petite terrasse le fond du torrent que St François arrêta d’une parole parce que le bruit de l’eau gênait son oraison. Maintenant le torrent ne coule plus que pour annoncer les grandes catastrophes : il a coulé peu avant la guerre.
Un gros arbre se penche sur le précipice : c’est celui dans lequel se sont nichés les oiseaux pour écouter la parole du Saint.
Un petit moinillon de 15 ans nous conduit à travers les arbres jusqu’aux étroites grottes des compagnons de St François. Un homme peut à peine s’y glisser et y tenir couché tant elles sont étroites et basses …
Deux moines seulement habitent ce pauvre ermitage de montagne. Bientôt sans doute, il sera délaissé comme d’autres. Et cependant le lieu est exquis et si plein de souvenirs. Dans le petit cimetière repose dit-on, le corps du Frère mystérieux qui édifia tout le couvent pendant une longue vie et qui était une femme déguisée en Frère prêcheur. Mais nous sommes ici au pays de la sainte folie …
 regret, nous nous éloignons des Carceri et descendons rapidement vers Assise à travers la montagne.
Avant de quitter Assise, nous voulons dire adieu à toutes ces vieilles églises où les femmes prient, la tête couverte d’un fichu, où les hommes viennent s’agenouiller aussi, sans respect humain. L’air d’Assise porte à la simplicité confiante.
Il nous reste à gagner l’indulgence plénière dans la petite chapelle de la Portioncule. Celle-ci est restée telle qu’elle fut au temps de St François, une pauvre cabane recouverte d’ex-voto et de fresques effacées. Mais autour d’elle s’élève une grande basilique, Ste Marie des Anges. Â côté la cellule de St François, le petit cloître et le réfectoire des moines, le buisson d’épines dans lequel le Saint s’est roulé pour échapper à la tentation et qui a fleuri de roses rouges.
Puis il faut partir. Le temps est pluvieux mais avant de quitter l’Ombrie, nous apercevons Pérouse et admirons un magnifique coucher de soleil sur le lac Trasi mène aux bords marécageux.
Dans notre train quelques émigrants, une pauvre veuve italienne qui part à Nice avec ses deux enfants et un nombre invraisemblable de paquets.
Quelques cyprès couronnant des monts plus élevés nous annoncent la Toscane. Mais il fait trop nuit pour distinguer les abords de Florence où nous débarquons à 10 h.



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