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29 Mars

Ma première impression, en me réveillant ce matin, a été le sentiment délicieux d'être à Rome. Je vais voir tant de belles choses ! Messe à 7h. très recueillie dans la petite chapelle du couvent, si pieuse avec les Religieuses derrière nous, prosternées.

A neuf heures nous partons sous la conduite de Mère Elisabeth et de Mère Paul-Dominique. Le tramway longe le quai du Tibre. J'aperçois tout à coup, sur l'autre rive, la masse imposante du Château St Ange couronné de créneaux ; redoutable forteresse qui a l'air de garder les états du pape. Sur le ciel très bleu, il se détache, rougeâtre. Nous traversons le fleuve et tout à coup, par une rue étroite nous débouchons sur la Place St Pierre. La fameuse colonnade du Bernin, qui encadre en demi cercle la place brûlée par le soleil, avec ses jets d'eau étincelants comme des diamants dans la lumière chaude, l'obélisque au centre et, au fond, l'imposante basilique précédée de ses escaliers de marbre, tout cela est beau, vraiment grandiose et je voudrais m'arrêter pour admirer à mon aise. Mais nous longeons la place et pénétrons dans le Musée du Vatican. Nous sommes dans le domaine de l'Église … Un somptueux escalier de marbre nous conduit au seuil des innombrables galeries qui, de tous côtés, offrent les merveilles de l'art. Nous traversons une suite de salles bordées de sculptures pour arriver à la Chapelle Sixtine.

Je reste en contemplation devant le chef d'oeuvre de l'artiste. Le temps passe. On ne peut s'arracher aisément à la magnifique puissance de Michel Ange. J'examine l'ensemble, puis le détail ; la figure d'Adam, le geste de Dieu lançant le monde, l'air inspiré et fatal des Sybilles et les prophètes, surtout les prophètes qui, de plus en plus grands, bondissent frémissants sous le souffle de l'esprit. Daniel m'enthousiasme, il se projette, vivant, hors de son cadre, bondissant sous l'aiguillon divin. Et Jérémie plongé dans une si profonde contemplation depuis son front soucieux jusqu'à sa main retombante. Tant de pensées sous ce front. Le génie douloureux et puissant de l'artiste m'écrase et me retient longuement, dominée par la grandeur de cet homme qui a créée un monde. Je ne sais qu'admirer davantage, la philosophie de l'oeuvre, la psychologie des caractères ou la vérité, l'exactitude des attitudes tracées par la ligne de l'épine dorsale.

Très vite je jette un coup d'oeil sur la Pinacothèque et les plus belles sculptures du Vatican. Nous examinons longuement les Raphaël « la Dispute du St Sacrement, si lumineux et sur le mur d'en face les belles figures d'Aristote, de Socrate, de Platon et toute « l'École d'Athènes ».

L'après-midi je pars pour la Villa Borghèse et je revois avec plaisir les quais du Tibre par une lumière délicieuse. Enfouie au milieu des arbres et précédée d’allées sablées, la Villa Borghese évoque la vie raffinée et luxueuse des grands seigneurs italiens de la famille célèbre qui a fait trembler l’Italie. Nous admirons les sculptures tourmentées, théâtrales mais si poignantes du Bernin. Puis nous traversons lentement les jardins du Pincio à l’heure où toute la société romaine se donne rendez-vous sur la célèbre promenade. Â chaque instant, on découvre entre les arbres une délicieuse petite fontaine, un débris de marbre. Nous nous arrêtons devant un petit lac où se mire le Temple d’Esculape. D’élégantes calèches nous dépassent dans les larges allées bordées de fleurs et de massifs. Du haut de la terrasse du Pincio, je contemple longuement éclairée par un soleil radieux l’admirable enfilade de la Piazza del Popolo avec son obélisque et ses fontaines de marbre, et du Corso, cœur et centre de Rome. Devant moi les toits de Rome étalent leurs mille couleurs ; la coupole de St Pierre, très pâle sous le soleil, domine de sa majesté la ville Eternelle. En face le Janicule couronné de cyprès sombres.

En descendant vers la Trinité des Monts, je passe devant la Villa Médicis où tant de jeunes français viennent chaque année chercher la Beauté sur la terre aimée des dieux. Une admirable vasque de pierre devant la villa où s’écoule goutte à goutte une eau transparente sous un feuillage sombre.
La somptueuse demeure de la Trinité des Monts est terre française et sous le cloître roman, les portraits des rois de France défient les siècles et les changements politiques. Un obélisque rose se dresse devant le majestueux escalier de pierre qui descend sur la place d’Espagne. Les dernières marches sont couvertes de fleurs. Au pied de l’escalier une étrange fontaine du Bernin représentant une grande nef de pierre complète cet ensemble majestueux et gracieux à la fois dominé par les deux clochetons pointus de la Trinité des Monts.
De la Piazza die Spagna je gagne St Andrea delle Frate qui a vu le miracle de la conversion de Ratisbonne par M. de la Ferronays. Puis je regagne la Piazza del Popolo aux belles fontaines et j’entre à Notre Dame du Peuple, très pieuse. Le pavé est orné de nombreuses sculptures en relief aux formes étranges. C’est une des plus vieilles églises de Rome, repeinte malheureusement mais qui contient de belles choses que l’approche de la nuit m’empêche d’admirer aujourd’hui. Le soleil se couche ; je regarde les quais du Tibre et l’Aventin si sombre dans la lumière rose.



Dr. Radut | page