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Jeudi 30 Mars

Ce matin, lever de soleil exquis, avec des tons pâles et une légère brume dorée sur le Tibre tout brillant.

Après la Messe très pieuse de la petite chapelle du couvent, je pars pour Ste Clément derrière le Colisée. St Clément est une de ces merveilleuses petites églises de Rome, bijou d’architecture des premiers siècles de l’Église. Le petit porche à deux colonnes surmontées d’un chapiteau, rectangle de pierre unie, conduit dans un petit jardin très vert : au centre un jet d’eau autour duquel un moine passe lentement en lisant son bréviaire. Tout cela est simple et pur. L’intérieur de l’Église est une merveille ; au fond de l’abside une des plus belles mosaïques de Rome : fond d’or sur lequel se détache une grande croix, des prophètes et des apôtres.
Au-dessus de l’autel un dais en pierre, carré, surmonté de légères colonnettes et d’un chapiteau pointu. Les ambons sont en marbre, ornés de mosaïques.
Nous admirons longuement l’harmonie des proportions et la touchante piété qui se dégage de cette petite église si simple. Ensuite, nous descendons dans les églises souterraines, obscurs caveaux, aux murs décorés de fresques presque effacées, primitives et mystiques qui remontent à l’an 1000 et retracent la vie de St Clément, pape et martyr et de St Alexis quittant le monde et sa jeune épouse. Le sol est pavé de ces larges dalles recouvertes de mosaïques que l’on trouve si souvent dans les églises de Rome. L’humidité a rongé ces murs de pierre, le silence et l’obscurité qui règnent dans ces longs couloirs voûtés sont poignant de souvenirs. Combien de chrétiens ont prié ici avant moi ! De quel passé sont chargés ces murs de pierre.
Nous descendons encore, voici une troisième église, autrefois temple de Mythra avec la monstrueuse figure du dieu au centre. Au fond l’autel où l’on égorgeait les victimes et le bloc de granit creusé qui recevait leur sang : ce sang fut souvent celui des chrétiens décapités en l’honneur du dieu barbare. Le long des énormes pierres qui forment la muraille, de grandes tables de pierre évoquent le souvenir des orgies païennes pendant lesquels les initiés du culte secret mangeaient les viandes sacrées. Une horreur profonde se dégage de ces murs qui ont pourtant été sanctifiés par le sang des martyrs. Les coutumes païennes qui remontent aux âges primitifs de l’humanité, sont ici vivantes. Nous sommes sous terre dans un lieu secret où d’horribles sacrilèges se sont commis en l’honneur du dieu aux cornes de bélier ; j’ai hâte de sortir de cette caverne et j’admire le courage des premiers chrétiens qui venaient s’ensevelir dans ces souterrains, pleins de mystique ardeur, pour célébrer le culte du Dieu de bonté et de miséricorde …
 côté de cette caverne, un reste de maison romaine qui appartint au Pape Clément, patron de l’Église, 3ème Pape depuis St Pierre ; quelques colonnes de stuc encore … Des marches glissantes me conduisent à un mur étrusque qui date dit-on du 4ème siècle avant Jésus Christ. Je le contemple un moment en songeant à ces lointains ancêtres du peuple qui a bâti Rome.
Nous remontons, l’esprit plein de rêves ; ces voûtes, ces caveaux, ces dieux barbares, ces fragments de sépulcre sont si évocateurs d’un âge lointain et mystérieux.
Le chaud soleil de la rue chasse ces brumes et je monte gaiement une petite rue qui conduit à l’Église des Quatre Couronnés ; l’aspect extérieur est celui d’une forteresse du Moyen Age. L’intérieur est joli. L’Église était construite primitivement sur un plan beaucoup plus vaste, elle fut rebâtie par Pascal II. De l’ancienne église, il reste deux vastes cours encadrées de piliers blancs. En parcourant l’Église, nous découvrons une petite porte qui ouvre sur un délicieux cloître à doubles colonnettes qui encadre un jardinet et une fontaine ; c’est une petite merveille de style roman. Nous l’admirons sans y pénétrer car nous sommes dans un couvent cloîtré. Quels trésors insoupçonnés contiennent toutes ces vieilles églises !
 11h. ½ nous sommes au Vatican. Nous attendons notre audience jusqu’à 2h ½ et nous avons le temps d’admirer les splendides salons du Vatican où les ors et les rouges sont répandus à profusion. Je suis éblouie par les uniformes, des chambellans, camériers et garde nobles qui traversent les salons.
Le Père Gillet nous a introduites et présentées au Saint Père et nous avons eu l’honneur d’avoir un discours du Pape que nous avons entendu à genoux. « Faire un premier voyage à Rome, nous a-t-il dit, c’est lire un beau livre rempli d’admirables choses »… Nous avons reçu ensuite une bénédiction pour nous, nos parents, notre maison et ceux que nous aimons. Je n’ai pas très bien vu la figure de Pie XI qui était placé à contre-jour mais ses yeux m’ont paru bienveillants derrière les lorgnons ; sa taille est petite et sa démarche assez lourde avec cependant une grande majesté dans la tenue ; sa voix est agréable mais il parle très lentement et assez mal français. J’étais très émue pendant toute cette visite et les autres jeunes filles l’étaient encore plus que moi, je crois.

Rentrée au couvent très fatiguée à trois heures et demie, je me suis contentée d’une petite visite le soir à Ste Sabine. Cette claire église si rayonnante de spiritualité avec l’harmonie de ses piliers, les fenêtres à chancels et le ravissant chœur de marbre aux ambons ornés de mosaïques, m’a enchantée. Dans un coin un bloc de pierre qui est tombé à côté de St Dominique en prières, sans parvenir à le distraire. Le sol est pavé de grandes mosaïques, une magnifique porte de bois sculpté du IVe siècle conduit dans l’église. On est saisi tout de suite par la clarté et la grâce simple de l’architecture. Peut-être un peu de froideur dans cette grande église vide, mais cette impression est vite chassée par celle de la beauté sereine. Je reviendrai prier dans cette claire église. Ensuite je suis allée voir dans le jardin du couvent l’oranger planté par St Dominique ; un bon moine, l’air paisible me conduisait ; un autre faisait visiter l’église à des touristes français ; on se sent ici en famille.
En continuant à gravir la pieuse colline de l’Aventin, je suis arrivée à St Alexis où se trouve un cloître délicieux orné d’un vieux puits. Dans l’église un beau Christ à l’expression émouvante et l’escalier de bois sous lequel Alessio vécut ; sous le maître autel une jolie petite crypte soutenue par des piliers.

J’ai passé la fin de ma soirée à admirer le coucher de soleil sur le Janicule couronné de cyprès du haut du joli jardin de Ste Sabine. Puis je suis redescendue lentement vers mon couvent en m’arrêtant à la pauvre et pieuse petite église de Ste Marie in Cosmedin où j’aime tant à prier.



Dr. Radut | page