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Vendredi 31 Mars 1933

Je suis partie ce matin visiter St Pierre. La grandeur harmonieuse de cette place dont la basilique ferme un côté et qu’entoure la double colonnade du Bernin, l’obélisque au centre et les fontaines bruissantes qui s’enveloppent d’une buée lumineuse de gouttelettes d’eau, j’ai longuement contemplé tout cela. Ici l’Église est puissante et majestueuse. Je monte les marches de pierre et après avoir subi l’examen soupçonneux des gendarmes de faction, j’entre dans l’immense basilique. On ne se rend pas compte tout d’abord de ses étonnantes proportions. Il faut en faire le tour pour s’apercevoir que tout paraît petit à l’échelle de cette masse architecturale depuis les fameux anges du bénitier qui grands comme deux hommes, semblent des enfants, jusqu’au dais qui surplombe l’autel, élevé sur des colonnes de 28 mètres. Je me perds dans le dédale des piliers, des chapelles latérales, des tombeaux et de ces statues énormes qui semblent peser sur vous de tout le poids de leur marbre glacé. L’ensemble est imposant et symbolise bien le triomphe de l’Église partie des Catacombes. Mais je ne peux trouver une prière devant ces dorures et ces surcharges de style rococo, au milieu surtout de la foule qui circule ici un Bedek à la main, le nez en l’air, et qui cause comme dans un salon. Un murmure de voix emplit la Basilique. Elle est faite pour les grandioses cérémonies de l’Église et je reste saisie tout de même par sa majesté.
Mais je ne peux l’aimer. Je m’arrête seulement devant la douloureuse Piéta de Michel Ange, si émouvante. Et j’admire l’attitude du Christ mort s’abandonnant entre les bras de sa Mère, et l’expression de la figure de la Vierge.
Je pars, après le déjeuner au Musée des Thermes de Dioclétien, près de la gare. C’est une immense construction où se trouvent de nombreux vestiges de ces bains romains au sol pavé de mosaïques. Deux grands cloîtres carrés dont l’un fut bâti par Michel Ange, renferment les trésors du Musée : statues, bas reliefs, tombeaux, vestiges de toutes sortes retrouvés dans les fouilles. Dans une des salles la délicieuse Venus Anadyomène aux formes si pures ; dans une autre la sauvage figure de l’Euménide.
Sur ces vastes thermes, on a encore bâti Ste Marie des Anges, curieuse église aux côtés latéraux plus allongés que la nef centrale.

Nous traversons une place ornée d’une magnifique fontaine ; cette eau qui coule partout, limpide et fraîche, répandant ses gouttelettes brillantes sous le soleil de feu, elle est vraiment un des charmes de Rome. Je pense aux claires cascades des Vosges.

Je fais connaissance avec Ste Marie Majeure précédée d’une jolie place sur laquelle un obélisque rose surmonté d’une croix se dresse svelte et gracieuse. J’aime tant ces petites places romaines avec leurs obélisques et leurs fontaines, leurs pavés inégaux et ce cachet d’antiquité qui leur donne un charme religieux et grave très doux à l’âme. Ste Marie Majeure est une vaste église carrée, au plafond plat surchargé de dorures, aux multiples, colonnes de marbre drapées de rouge. L’ensemble est assez majestueux, plutôt laid.

 travers un dédale de petites rues, je cherche longtemps Ste Prudentienne. Je vois soudain son joli clocher roman et son délicieux portique au toit triangulaire, orné de fresques. L’Église est fermée mais après de nombreuses recherches, nous découvrons une mystérieuse petite cloche. On nous conduit à travers un couloir très sombre jusqu’à l’église dont le plancher, ouvert du part en part, laisse voir la maison romaine qu’il recouvrait. C’est celle du Sénateur Pudens, qui fut martyr. Dans un coin de l’église un puits profond où reposent, dit-on, les restes de trois mille martyrs. St Pierre a marché sur le sol usé de cette pauvre église et une très belle mosaïque surmonte l’autel.
Puis nous allons à Ste Prascède vierge et martyre, sœur de Ste Prudentienne. St Charles Borromée vint souvent dans cette église où il avait une grande dévotion ; on montre encore le siège de celui-ci et la table sur laquelle il servait les pauvres. L’Église a trois grandes nefs et des nombreuses figures en relief sur le sol. Dans une chapelle latérale se trouve un fragment de la Ste Colonne de la Flagellation que l’on découvre à certains jours de fête. J’ai admiré les belles mosaïques qui ornent cette petite chapelle. L’église est très pieuse, claire et harmonieuse.

Par la sinistre Voie Scélérate sorte de souterrain voûté qui rappelle Tullia passant dans son char sur le corps de son père, nous grimpons non sans peine jusqu’à St Pierre aux Liens. L’église n’offre rien de remarquable mais là se trouve le Moïse de Michel Ange à l’expression surhumaine. Dans ces traits durcis et énergiques, dans ce front puissant, dans le regard triste et pensif, tant de choses sont inscrites. L’attitude est celle de l’homme qui a porté la charge de tout un peuple, qui fut marqué du doigt de Dieu.

Seigneur vous m’avez fait pensif et solitaire. Seul le géant que fut Michel Ange pouvait atteindre à la grandeur de l’homme que fut Moïse.

Nous redescendons les étroits gradins de pierre qui passent sous la voûte noire qui évoquent la barbarie du peuple qui fit Rome et nous voici sur une jolie petite place irrégulière, ornée, elle aussi, d’un obélisque rose. Nous entrons dans l’église Rococo de St François de Paule, puis nous descendons vers le Colisée. La nuit tombe, le soir est très pur et très calme. Le ciel est nuageux et l’air est imprégné de souvenirs.



Dr. Radut | page