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Samedi 1er Avril 1933

L’année Jubilaire a commencé ce matin. J’ai assisté à l’ouverture de la Porte Sainte qui inaugure cette année de prières et de grâces. Dans les quatre grandes basiliques, le Pape à St Pierre et les cardinaux délégués dans les trois autres ont procédé au cérémonial d’usage pour ouvrir la porte symbolique scellée depuis le dernier Jubilé.

Je suis allée à St Jean de Latran où plutôt contre les grilles car on ne peut pénétrer dans l’Église avant l’ouverture de la Porte Sainte. Après une attente de trois heures, j’ai pu me placer sous le parvis, près de la Porte Sainte. La longue procession est arrivée lentement au milieu de l’enthousiasme de la foule : les dais, la clochette d’argent qui ne sonne qu’à l’occasion du Jubilé, les Séminaires avec chacun, leur couleur particulière, les fameux Petits Chanteurs de St Jean de Latran, gamins de 10 ans chantant de toute leur voix dans de gros missels de grégorien, puis les cardinaux, chacun s’installe, les gendarmes contiennent la foule qui s’écrase. Lentement le Cardinal-évêque frappe contre la porte les trois coups de marteau symbolique. La masse de marbre que les ouvriers ont retenue avec des cordes, s’abat lentement. Le cardinal et la procession pénètrent dans l’église par la porte ainsi ouverte au chant du Te Deum. La foule suit en désordre. La cérémonie a été très belle et l’enthousiasme populaire m’émeut.
L’après midi je traverse la place de Venise qui serait très jolie sans l’énorme monument blanc dédié à Vittorio Emmanuel qui domine toute la ville de sa masse inesthétique. C’est « l’autel de la patrie » construit par Mussolini !
Je suis le Corso qui mène à la Piazza del Popolo – Beaucoup d’animation dans cette belle rue, de jolis magasins. Mais je préfère m’égarer dans les charmantes petites rues, sales et irrégulières qui se croisent et s’entremêlent au centre de la ville. Â chaque pas on découvre une petite place, une adorable fontaine, un vieil hôtel ou une maison ouvrière aux fenêtres sculptées où pendent de vieux habits. J'entre à St Louis des Français où l'on gagne toujours une indulgence en priant pour le roi de France. A gauche se trouve le tombeau de Pauline de Beaumont avec la triste dédicace de celle qui ayant vu mourir tous ceux qu'elle aimait, revint finir ses jours dans cette terre de Rome qui lui était chère. Cette église est presque terre de France, tous les prêtres y parlent français et l'on se sent chez soi ici.

Je vais voir à St Augustin les fresques de Raphaël et une Madone miraculeuse vénérée par le peuple. Sur une modeste petite place, je découvre le Panthéon, ancien temple aux colonnes romaines, qui fut ensuite une église et qui est maintenant le tombeau des hommes illustres d'Italie. Là repose Raphaël. L'intérieur est rond, très haut de plafond. Chaque tombeau est orné de lauriers et de drapeaux mais l'on se sent glacé dans cette église désaffectée. J'en garde une impression pénible, les morts qui sont là sont bien morts …

Un peu plus loin l'église de la Minerve, ainsi appelée parce qu'elle est bâtie sur le temple de la déesse, contient le tombeau, simple et pauvre, du mystique artiste que fut Fra Angelico. La Minerve est la seule église gothique de Rome ; mais ses croisées d'ogives peintes en bleu ciel, ses lours piliers, ses nefs obscures ne rappellent guère les célestes envolées de nos cathédrales. Le gothique est déplacé sous ce brûlant ciel d'Italie, il réclame des teintes plus douces et une lumière plus voilée. On montre dans cette église la chambre où vécut Ste Catherine de Sienne ; cette terre de Rome foisonne vraiment de Saints et de Saintes,

Non loin de la place de la Minerve je trouve la place Navone qui a gardé la forme allongée du cirque Agonal sur lequel elle s'est construite. Trois fontaines aux formes étranges versent une eau fraîche dans leurs vasques de marbre ; l'une est antique mais celle du centre, obélisque porté sur le dos d'un éléphant, et celle de l'extrémité droite de la place ont été sculptées par le Bernin dont le génie, étonnamment fécond, a laissé sa marque puissante dans tous les coins de Rome,

L'église du Jésù ruisselle d'or et de draperies ainsi que celle de St Ignace de Loyola. Ce style baroque est vraiment d'un étonnant mauvais goût.

Je quitte le centre de Rome à regret mais en passant au pied du Capitole, je monte jusqu'à l'église de l'Ara Caeli qui, juchée en haut des innombrables marches de son escalier de marbre, domine la colline du triomphe. Construite sur les ruines d'un temple, elle a gardé de délicieuses colonnes romaines. Près du choeur deux ambons ornés de jolies mosaïques, le sol est pavé aussi de mosaïques de couleur. L'église est calme et pieuse, à gauche le tombeau de Ste Hélène et dans la sacristie le Bambino miraculeux sculpté par un moine dans un olivier de Gethsémani et peint par un ange. Du haut de l'Ara Caeli, la vue est magnifique sur le Théâtre de Marcellus et le centre de Rome. Je redescends pour m'arrêter à St Nicolas en Carcere, charmante petite église obscure, presque ronde.



Dr. Radut | page