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Dimanche 2 avril 1933

Ce matin grand Messe à St Anselme chantée par les Bénédictins. Là, j'ai connu la plénitude émouvante du chant grégorien, prière liturgique par excellence ! Tous ces moines, très jeunes (St Anselme est un Noviciat) tête nue ou revêtue du petit capuchon noir, debout et d'une seule voix avec la discipline d'une règle sévère, célébrant les louanges du Seigneur, c'est un spectacle poignant d'émotion sainte qui laisse peu de place au plaisir artistique de l'oreille. Et cependant quelle douceur dans les entrées et les finales, quelle puissance dans les choeurs où toutes les voix s'unissent dans les reprises après la voix seule qui a entonné, quelle pureté et quelle harmonie. J'ai pensé aux chants des anges et j'ai un peu mieux compris l'éternité sans lassitude du bonheur céleste dans la Beauté infinie....

Je suis retournée ensuite à St Alexis. L'humble escalier de bois sous lequel, pendant de longues années, le Saint vécut en mendiant est soigneusement conservé sous verre. La petite crypte ronde qui dut être l'ancienne église, très basse de voûte, est curieuse avec ses piliers ronds. J'ai revu l'adorable petit cloître roman avec son vieux puits au centre.

J'ai visité de nouveau Ste Sabine. Cette église m'attire étrangement avec sa claire et pure harmonie. Il y a quelque chose de lumineux dans ses sveltes piliers blancs largement découpés, son plancher nu, ses ambons de marbre très blancs aussi. Un mysticisme sévère, monacal mais d'une pureté exquise s'en dégage. On est bien là pour prier. Un Père dominicain nous montre la chambre de St Dominique transformé en chapelle. Longuement encore, je m'arrête devant la superbe porte en bois sculpté du IVe siècle. Puis je me promène dans le charmant petit jardin qui fut mon ami du premier soir. J'entre aussi, en passant à Santa Maria in Cosmedin. Nous partons après le déjeuner pour la Nostra fascista qui m'a paru une étonnante réalisation d'art moderne. La façade est d'assez mauvais goût, on dirait une tôle rouge avec deux énormes clefs grises. A la porte, des Bersagliers font la police et des fascistes dans leur uniforme noir et bleu avec le turban à aigrette. Beaucoup de monde à l'intérieur, un soldat s'approche de nous et nous engage à visiter. De grandes salles représentent les années de guerre 1914-18 puis la Révolution fasciste. Les murs sont tapissés de coupures de journaux, de noms et de photographies de héros tombés dans la bataille. Partout des drapeaux, des armes, des musettes … Chaque salle représente une année ou une étape de la guerre. Déclaration de guerre, invasion de la Belgique, bataille de la Marne, soulèvement de l'Italie, marche sur Rome etc. De grands panneaux représentent en relief l'assaut des soldats, les foules en attente, un gros allemand le pied posé sur une carte de Belgique … Les murs sont tapissés de ribes de discours de mots fameux, d'appels patriotiques. La salle de la marche sur Rome où de grandes flèches en couleur convergent vers Rome point lumineux, est particulièrement réussie. Mussolini est partout exalté, acclamé, porté aux nues. Tout concourt à frapper le regard, à émouvoir l'imagination. Le public est d'ailleurs enthousiaste, beaucoup de chemises noires. Des vitres ouvertes au ras du sol permettent un espionnage discret. Il faut ici savoir se taire et je n'ouvre pas la bouche. Tous ces gens m'observent et me critiquent …

Des chemises noires circulent dans tous les groupes. Cette Mostra est un service d'espionnage bien organisé.

Pour commémorer les victimes de la guerre et de la Révolution, un sanctuaire presque obscur est installé qui impressionne étrangement les visiteurs ; une grande croix lumineuse et des énormes piliers sur lesquels est inscrit partout le mot « Presente » sont entourés de rideaux vert sombre, disposés en cercle. Au pied de la croix un factionnaire présente les armes ; chacun entre dans le sanctuaire, tête nue, en faisant le salut fasciste. J'ai pensé surtout à nos morts … Nous avons tout de même fait la guerre autrement que les Italiens.

Mais eux, ils savent faire du bluff. Une chambre est consacrée à Mussolini ; un mouchoir et un discours tachés du sang du dictateur au moment de l'attentat dirigé contre lui sont sous verre. Ses meubles exposés à la vénération de ses fidèles. Tout cela est un peu ridicule, assez forcé. Cependant cet homme a beaucoup fait pour le pays qu'il a soumis à une férule de fer. Il est fier de ses gloires nationales et des promesses de la jeune Italie. Ce moderne hardi symbolise bien le peuple qui veut vivre par lui même et secouer le joug d'un passé mort, trop lourd. Toutes les énergies, celles qui entrent dans son plan de gouvernement, Mussolini les exalte. Toutes les résistances les brise sans regarder si elles proviennent des sources vivantes du pays. Et il a obtenu un peuple homogène, héroïque, énergique. Cette brillante surface cache beaucoup de choses. Combien cet homme durera-t-il ? Quelle réaction formidable se prépare ? L'Italie d'aujourd'hui est jeune, courageuse et fière.

Nous allons ensuite faire notre Jubilé à Ste Marie Majeure et nous revenons par le Forum en entrant, au passage à Ste Praxède.



Dr. Radut | page